Dieu de mon cœur,
Dieu de ma compréhension
Par Claudio Mazzucco
Au cours de ma vie de rosicrucien, j'ai souvent participé à des discussions sur la nature de Dieu, soit avec des membres de l'A.M.O.R.C., soit avec des non-membres. Ce sont toujours des discussions passionnantes qui, en fin de compte, bien qu'elles n'aboutissent pas à des conclusions, suscitent beaucoup de réflexions. Et je veux parler de ces réflexions dans cet article.
Discuter de la nature de Dieu, de son existence, s'il a créé le monde, s'il le contrôle d'une manière ou d'une autre ou s'il s'est retiré (comment concilier l'idée de se retirer avec celle d'omniprésence ?) laissant à l'homme le libre arbitre, si Dieu a la possibilité d'aller à l'encontre de ses propres lois et s'il n'a pas cette possibilité, et comment alors comprendre l'omnipotence divine ne sont que quelques-unes des idées qui accompagnent l'être humain depuis au moins 3 000 ans.
Le Rosicrucianisme moderne représenté par l'A.M.O.R.C. a cherché à poser la question non pas tant du point de vue des définitions que de l'expérience. À cette fin, Harvey Spencer Lewis a créé l'expression « Dieu de mon cœur, Dieu de ma compréhension », éliminant ainsi tout besoin d'une définition qui englobe quelque chose qui ne peut être délimité par des mots. Le mot « définition » indique précisément la détermination d'une limite, d'une frontière ; par conséquent, il serait contra-dictoire de vouloir définir Dieu.
L'expression « Dieu de mon cœur, Dieu de ma compréhension » libère l'être humain de la contrainte d'avoir une idée spécifique de Dieu, qui pourrait peut-être obliger les gens à concevoir la divinité telle qu'elle est représentée sur le plafond de la chapelle Sixtine par Michel-Ange, avec un Dieu âgé, un vieil homme blanc à la longue barbe qui tente de toucher les doigts d'Adam. Une grande partie de l'idée de Dieu provient de l'influence des trois religions monothéistes : le christianisme, l'islam et le judaïsme. Dans leurs écrits sacrés, l'image qui en ressort (même si l'islam et le judaïsme interdisent les images) est celle magistralement représentée par Michel-Ange, et cette image a occupé l'imaginaire d'une grande partie des êtres humains, en particulier des chrétiens, pendant près de 2 000 ans.
Cependant, si nous réfléchissons un instant, nous verrons que même si nous avons une idée de Dieu très influencée par la religion, l'image qui se forme dans l'esprit des personnes d'une même confession religieuse peut être très différente. Comment l'imagine un Oriental, un Européen ou une personne d'Afrique centrale ? Les traits physiques seraient certainement différents. Pourquoi Dieu devrait-il être un vieil homme blanc et non un Noir ou un Asiatique ? Pourquoi pas une femme ?
Ces simples constatations nous amènent à conclure que, s'il existe environ huit milliards d'êtres humains sur la planète, l'idée de Dieu sera égale au nombre d'habitants capables de réfléchir à ce sujet. Autrement dit, chaque être humain aura sa propre image de Dieu, y compris les athées, car pour nier l'existence de Dieu, ils doivent avoir construit en eux-mêmes l'idée qu'ils nient ensuite.
Une remarque sur les athées : je pense qu'il en a deux types et que les deux sont dignes de respect dans leur façon de penser. Il y a ceux qui, après avoir réfléchi sur le monde, la réalité et la vie, concluent que la nature telle qu'elle est, déterminée par le hasard, suffit à expliquer toute l'évolution de l'univers. Souvent, dans une conversation avec ce type d'athées, on voit clairement que le Dieu dont ils nient l'existence est précisément ce dieu assis sur un nuage qui tente de toucher la main d'Adam. Et il n'est pas rare de trouver dans ce domaine des personnes qui mènent des réflexions profondes sur la vie et son sens.
D'un autre côté, il y a ceux qui se déclarent athées, mais qui le sont surtout parce qu'ils ne se sont jamais attardés à réfléchir sur le sujet. Ils le sont, disons, par commodité ; ils n'en ressentent pas le besoin et cela est tout aussi légitime. Il n'existe aucune raison ni aucune loi qui oblige une personne à y réfléchir, même contre sa volonté. Il n'y a pas non plus de raison logique pour laquelle nous, Rosicruciens, devrions essayer d'expliquer qu'ils ont tort ; ce serait une démonstration de présomption qui ne sied guère à un Rosicrucien. Comme si quelqu'un pouvait savoir ce qu'est Dieu.
Mais que signifie donc l'expression « Dieu de mon cœur, Dieu de ma compréhension » ? D'un point de vue rosicrucien, nous devrions réfléchir à la façon dont la conscience humaine a évolué au cours des millénaires : De la condition de l'homme avant la découverte du feu, lorsqu'à la tombée de la nuit il devait se retirer dans une grotte pour éviter les dangers qu'il ne pouvait pas voir, à l'homme qui, face aux forces de la nature, concevait des démons ou des dieux pour expliquer les phénomènes auxquels il assistait, jusqu'aux philosophes grecs, qui étudiaient la nature de manière rationnelle après avoir abandonné les mythes comme explication du monde. Nous sommes ensuite passés à la compréhension des phénomènes naturels principalement avec la naissance de la science moderne. Avec Galilée et le premier principe de relativité, puis Newton — qui a expliqué par sa dynamique le comportement des planètes dans l'espace et des corps sur terre —, Einstein, qui a une fois de plus révolutionné la vision du cosmos (en expliquant que le temps existe mais n'est pas le même pour tous et dépend de la vitesse à laquelle on se déplace ou de l'action de la gravité dans laquelle on se trouve) et, enfin, avec la physique des particules appelée « mécanique matricielle » ou « mécanique quantique », qui a donné une nouvelle vision de la matière et, d'une certaine manière, du cosmos lui-même. Nous constatons ainsi que l'humanité a parcouru un long chemin et que notre conception du monde a considérablement changé d'innombrables fois.
À cela s'ajoute l'étude de la vie avec le développement de la biologie, depuis les observations de Darwin jusqu'à la naissance de la biologie moléculaire, de la biologie évolutive, de la microbiologie, de la génétique, de la paléontologie et de l'archéologie — sciences qui ont jeté un nouvel éclairage sur les origines possibles de la vie sur la planète et les processus d'évolution. Toutes ces connaissances ont considérablement élargi l'idée que nous avons de la vie, de l'univers et de la réalité en général. Que pouvons-nous donc dire aujourd'hui de l'idée de l'existence d'une divinité sans encourir la naïveté de définir ce qui ne peut pas l'être ?
Lors d'une visite dans des lycées en Italie, le célèbre physicien et cosmologiste britannique Dennis Sciama a été interrogé par une étudiante sur l'idée qu'il avait de Dieu en tant qu'érudit du cosmos. Sciama a expliqué que la science ne s'occupe pas de Dieu, mais qu'en étudiant l'univers, on a le « sentiment » qu'il est ordonné. L'univers est ordonné et obéit à des lois qui peuvent être décrites par les mathématiques. Comme l'ont dit les philosophes grecs, le fait que la raison puisse comprendre le cosmos signifie que le cosmos est rationnel. Mais vous voyez : Sciama parle de « sentiment », d'une perception intérieure qui ne peut être décrite ni expliquée. Il n'offre pas de définition claire de cet ordre ; il ne dit pas ce qu'est l'ordre, mais il dit qu'il éprouve une sensation.
Werner Heisenberg fut l'un des pères de la mécanique quantique ; il a remporté le prix Nobel de physique à l'âge de trente et un ans pour une découverte qu'il a faite à l'âge de vingt-six ans. Il a découvert une propriété intrinsèque de la nature, à savoir qu'il est impossible de connaître simultanément deux caractéristiques d'une particule subatomique. Nous n'entrerons pas dans ce domaine pour ne pas compliquer la compréhension de ceux qui ne sont pas habitués à la physique. Alors que pour la physique classique on peut, par exemple, connaître à un moment précis la vitesse d'une voiture et sa position simultanément, ce n'est pas le cas pour les particules subatomiques. Son principe est connu sous le nom de « principe d'incertitude » et constitue l'un des paradoxes de la mécanique quantique, car il ne s'agit pas d'une incertitude due à notre incapacité à mesurer un phénomène, mais plutôt d'une indétermination qui est une caractéristique intrinsèque de la nature elle-même.
Heisenberg raconte dans son autobiographie intitulée La partie et le tout une expérience qu'il a vécue juste après la Première Guerre mondiale. Il explique que l'Allemagne était en proie à un grand chaos et au bord d'une guerre civile, avec des gens qui tiraient dans les rues. À cette époque, la Jeunesse allemande, un mouvement étudiant, organisa une réunion au château de Prunn, en Bavière, pour discuter de l'avenir de l'Allemagne. L'objectif était de confronter différentes visions sur l'avenir du pays après l'expérience dramatique de la guerre. Heisenberg, alors âgé de vingt ans, assista à la réunion qui eut lieu dans la cour du château. Il raconte que chaque personne qui montait sur scène décrivait un ordre différent pour la société. Chaque intervenant avait sa propre idée de la société et de ce que devait être l'avenir. Selon ses propres mots :
« Je me sentais trop peu sûr de moi pour participer à la discussion, mais j'ai écouté attentivement, me questionnant une fois de plus quel était le sens du terme « ordre ». Il ressortait clairement des différents discours que l'on pouvait croire sincèrement à des ordres complètement différents et que, lorsque des concepts d'ordre divergents s'affrontaient, il en résultait la négation même de l'ordre. Cela arri-vait, me disais-je, parce que ce n'étaient que des ordres partiels, des fragments d'un ordre central plus vaste et plus général. Chaque conception de l'ordre était peut-être animée par une énergie créatrice, mais ne convergeait plus avec les autres vers un centre unificateur. Plus j'écoutais, plus je prenais conscience, avec une intensité presque douloureuse, de l'absence d'un ordre global. Je ressentais une douleur presque physique, mais je ne parvenais pas à entrevoir une issue qui me permettrait de sortir de la forêt des opinions contradictoires. Les heures s'écou-laient entre discours et débats. Dans la cour, les ombres s'allongeaient, la lumière grise du crépuscule tombait, puis la nuit éclairée par la lune. Les gens ne cessaient de se disputer : puis un jeune homme apparut sur un balcon avec un violon, le silence se fit et les premiers grands accords en ré mineur de la Chaconne de Bach réson-nèrent. Soudain, j'eus la certitude absolue d'avoir trouvé le lien avec ce centre qui me manquait. Le phrasé limpide de la Chaconne m'envahit comme un vent froid, balayant le brouillard et me révélant les structures gigantesques qui m'étaient restées cachées jusqu'alors. La musique, la philosophie et la religion ont toujours montré, aujourd'hui comme à l'époque de Platon ou de Bach, le chemin vers l'ordre central, et j'en étais désormais très certain, l'ayant fait l'expérience personnellement ».
Dans diverses expériences nées dans l'esprit et le cœur de nombreux scientifiques — ainsi que dans l'esprit des grands mystiques —, nous trouvons quelque chose qui transcende la rationalité. Ils font souvent référence à une expérience, une sensation ou une vision. C'est ce que nous appelons dans le parcours rosicrucien une « expérience mystique ». Il y a une perception de l'Unité, de l'ordre dans la nature, d'un sens qui transcende largement l'idée d'une entité créatrice, d'un être qui a créé le monde. Il s'agit d'une expérience d'Unité où l'idée de temps et d'espace est remplacée par celle d'éternité, de participation simultanée au Tout, qui n'est pas la somme des parties, car il n'y a pas de parties à ajouter ; un Tout sans fin, sans plan ni projet ; une Unité qui est présente ici et maintenant et qui a un ordre bien précis. Dans le langage rosicrucien, nous faisons référence au « Cosmique ».
C'est une perception qui ne trouve pas dans les mots l'outil pour pouvoir s'exprimer, mais que le langage de l'art et, souvent, celui de la science évoquent. Il y a une sorte de référence à une réalité différente, plus vaste, qui nous dépasse mais dont nous savons faire partie. Elle n'a pas d'explication, elle n'est pas rationnelle, elle ne se réfère à rien qui puisse être décrit avec des mots. C'est pourquoi l'expression « Dieu de mon cœur, Dieu de ma compréhension » est, à mon avis, celle qui évoque le mieux cette expérience. La référence au cœur est l'une des clés de l'interprétation, car elle met en valeur le fait qu'il s'agit d'une expérience intérieure qui naît souvent spontanément, qui n'est pas le résultat d'un raisonnement, même si une réflexion profonde sur un sujet de ce genre peut induire cet état. C'est une expérience profondément émotionnelle. De l'expérience du cœur découle alors l'action de la rationalité, avec une compréhension qui est purement individuelle et subjective. Elle ne peut être comparée à rien d'autre, car toute comparaison serait dénuée de sens. Il s'agit d'une compréhension strictement personnelle.
Dans le passé, certains théologiens ont cherché des métaphores pour expliquer Dieu, comme ce fut le cas célèbre du théologien William Paley(1) et sa métaphore de la montre et de l'horloger. Il soutenait que si nous trouvons une montre, il doit évidemment y avoir un horloger. Bien qu'à première vue cette idée pour expliquer Dieu puisse sembler logique, il s'agit en réalité d'un syllogisme presque enfantin qui peut s'appliquer à une montre, mais certainement pas à la vie. Alors que dans sa métaphore il y a une montre et donc il doit y avoir quelqu'un qui l'a conçue puis construite dans un but précis (mesurer le temps), considérer la vie comme une création et donc en déduire l'existence d'un Créateur nous ramène à l'image de Michel-Ange. L'horloger conçoit et construit un objet dans un but précis, il sait où il veut aller, alors que ce que nous savons aujourd'hui de la vie, c'est qu'elle ne se déroule pas selon un projet, mais par tentatives, par exploration de scénarios possibles. De plus, elle est fortement influencée par le hasard, par des événements contingents qui peuvent à tout moment changer complètement la direction qui avait été prise, y compris celle de l'extinction des espèces, comme cela s'est produit au moins six fois dans l'histoire connue.
Mais alors, l'expérience du sacré, de l'exaltation spirituelle vécue par tant de personnes au cours de l'histoire, n'est-elle qu'une illusion ? N'existe-t-il rien au-delà de la matière ? N'y a-t-il aucune raison de rechercher une vérité supérieure dans la vie ? Si nous considérons que la vie découle des premiers atomes qui s'auto-organisent, cherchant les solutions les mieux adaptées à l'environ-nement, évoluant vers une complexité toujours croissante jusqu'à produire la conscience humaine (sur notre planète, l'expression la plus élevée de la conscience, mais qui existe depuis les premières bactéries), nous pourrions penser que cet ordre central de la nature ou cette divinité que nous recherchons s'exprime à partir de l'intérieur des choses, et non de l'extérieur. Nous pourrions penser qu'elle existe en nous et dans tout ce qui existe. Une entité qui imprègne l'univers tout entier et qui en fait l'expérience dans le processus que nous appelons « évolutif ».
Nous pourrions dire que Tout est dans l'ordre et en même temps c'est l'ordre, et que rien n'existe en dehors de cet ordre central. Il reste cependant essentiel que chacun soit libre de penser et de ressentir ce qu'il veut, car cela fait également partie de cet ordre central auquel se réfèrent Heisenberg et Sciama. Chaque expression vivante fait partie intégrante de cet ordre, et chaque élément matériel en fait partie, chaque élément échange avec l'environnement matière et énergie, dans une danse continue qui, à notre niveau, peut être perçue comme une évolution, mais qui, dans une réalité sans temps ni espace, n'est qu'une totalité éternelle qui est ici et maintenant.
L'expression « Dieu de mon cœur, Dieu de ma compréhension » est l'expression la plus belle, la plus respectueuse, la plus mystique et en même temps la plus laïque que l'A.M.O.R.C., dans sa sagesse, nous donne. Elle conduit à concilier des visions différentes, harmonise les opposés apparents et, en même temps, apaise notre rationalité, qui cherche sans cesse des réponses rationnelles aux mystères de la vie. Le mystère n'existe pas pour être expliqué, mais pour être vécu, en se rappelant que la vérité à laquelle nous aspirons tous ne coïncide pas toujours avec l'exactitude, mais que c'est souvent précisément le paradoxe apparent qui nous révèle quelque chose de plus sur le Dieu de notre cœur.
Note :
1. Paley, W, Théologie naturelle, ou Preuves de l'existence et des attributs de la divinité. 1802.

Revue Rose+Croix - Été 2026
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